Lundi, 21 Mai 2012

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Rendre les statistiques vivantes

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U2 parle de liberté de presseEntretien avec Bono, le chanteur du groupe de rock irlandais U2

La presse libre a contribué à réduire les taux de séropositivité à travers l'ensemble de l'Europe dans les années 1980, selon la rock-star, Bono. Le leader du groupe U2 pense que les médias ont différents rôles à jouer dans le combat contre la pandémie, qui tue actuellement chaque jour plus de 6000 personnes en Afrique.

WAN : Venant d'une démocratie occidentale, à quel moment de votre vie avez-vous pris conscience que la liberté de la presse n'était pas un droit acquis dans toutes les sociétés ?
Bono : Je pense que j'ai toujours su que la liberté de la presse n'était pas une chose acquise dans la plupart des pays, mais cela m'a vraiment frappé lors de l'éclatement de la Bosnie et du siège de Sarajevo. Tant de journalistes ont été tués délibérément et non accidentellement par une balle perdue ou un éclat d'obus. Les journalistes étaient ciblés et leur tête était mise à prix pour faire comprendre à leurs rédacteurs en chef, et même à leur famille, qu'il était extrêmement dangereux de couvrir cette affaire. Même les criminels de guerre s'intéressaient alors aux médias et les considéraient généralement comme une autre zone de front.

WAN : Pourquoi la liberté de la presse est-elle essentielle quand on traite de sujets comme la séropositivité et le sida ?
Bono : Le sida est la pire pandémie que nous ayons connue depuis 600 ans. Les gens doivent en être informé pour éviter de figurer parmi les statistiques. Même dans les endroits les plus pauvres où je me suis rendu, quelqu'un, quelque part, a accès à une radio. Les médias sont notre messager, le crieur public du monde moderne. La Chine est un exemple de ce qui se passe quand une conspiration du silence s'établit à travers la censure. Le virus du sida s'y est répandu comme une traînée de poudre dans certaines régions car personne n'en avait entendu parler. Il a fallu attendre qu'un million de personnes soient infectées pour qu'on en parle dans les journaux nationaux.

Les médias doivent dire la vérité sur ce qui se passe. Dénoncer les mythes, comme celui qui circule en Afrique australe, où les hommes pensent qu'en ayant des relations sexuelles avec une vierge ils guériront du sida.

Mais la presse a un rôle bien plus important à jouer que celui de faire prendre conscience aux gens des risques qu'ils courent. Ce qu'il nous faut, c'est une réponse mondiale face au Sida, à la mesure de l'ampleur de ce fléau, y compris les fonds nécessaires pour l'éradiquer. Les experts pensent qu'il nous faut environ 15 milliards de dollars par an pour lutter contre la pandémie. Nous n'en sommes qu'à un tiers, et même si nous avançons dans la bonne direction, nous progressons beaucoup trop lentement.

Dans les pays occidentaux, les médias ont commencé à remettre en question notre complaisance et notre complicité dans la tragédie qui se déroule dans le reste du monde, et qui est pire en Afrique qu'ailleurs. L'an dernier, le Président Bush a fait la promesse historique d'accorder 15 milliards de dollars dans les cinq prochaines années pour soutenir la lutte contre le sida sur les continents les plus pauvres. Les premiers versements commencent à arriver, et la presse n'a cessé de faire pression sur lui pour connaître la somme qui allait être versée et la façon dont elle allait être dépensée. C'est comme cela que les choses devraient se passer : le lien entre les gouvernements et les médias est toujours un peu délicat, c'est ce qui le rend réel, qu'il s'agisse du Royaume-Uni, du Japon, de l'Ouganda, de la Russie ou du Chili. Tous les gouvernements doivent être rendu comptables de leurs actes, et contraints d'assumer la responsabilité de ce qu'ils ne font pas, tout comme de ce qu'ils font.

WAN : Pouvez-vous donner un exemple illustrant le fait que les pays qui jouissent d'une plus grande liberté de presse réussissent mieux à sensibiliser l'opinion envers le sida et à retarder la propagation de la maladie ?
Bono : Dans les années 1980, quand on a découvert le sida en Europe et aux Etats-Unis, il a commencé à faire la Une des journaux. Il y a eu plusieurs campagnes de sensibilisation très spectaculaires financées par les gouvernements et diffusées par la presse auprès du public. Le message de base était : ça ne vaut pas le coup d'avoir des rapports sexuels sans préservatif. Les ventes de préservatifs sont alors montées en flèche et les taux de séropositivité ont diminué. Le Brésil serait également un bon exemple. L'Ouganda est intéressante, car la presse ne fait pas l'objet de censure dans ce pays, mais les taux de séropositivité y ont considérablement diminué, passant de 15% à 5%. Le Président Museveni a fait de la lutte contre le sida une priorité du gouvernement, et les médias ont servi à mettre en oeuvre cette politique. Ce n'est pas un argument en faveur du contrôle de l'Etat sur les médias - qui s'effectue généralement dans l'intérêt de l'Etat, mais est totalement contraire aux intérêts du peuple qu'il est censé servir -, mais cela montre l'importance du leadership politique dans la lutte contre le sida.

WAN : Vous semblez faire appel à des récits personnels plutôt que de vous appuyer uniquement sur les statistiques quand vous attirez l'attention sur le sida. Pour quelles raisons avez-vous choisi cette approche ?
Bono : Les gens disent que les faits parlent d'eux-mêmes, mais ça n'est pas vrai. Si vous lancez un tas de chiffres exorbitants, les gens les consultent d'air absent, moi y compris. Pour toucher les gens, il faut donner vie à des statistiques mortelles. Le fait que le taux de séropositivité prévalant en Zambie ait été stabilisé à 20 pour cent ne signifie pas grand chose pour la plupart des gens. Mais si vous expliquez que par manque de deux injections coûtant 50 cents, une jeune femme enceinte transmet le virus du sida à son enfant à la naissance, alors que la seule chose qu'elle souhaite pour son bébé, c'est de lui donner le don de la vie - le message est bien plus saisissant. Il y a un hôpital à Lilongwe, au Malawi, que notre équipe a visité, où les gens faisaient littéralement la queue pour mourir du sida en bon ordre, en s'allongeant à trois sur un lit, deux dessus et un en dessous. Les mots ne peuvent pas décrire un tel spectacle... La créature de Dieu, privée de toute dignité. Et pourtant, il s'agit du fils d'une mère, de la mère d'un fils, et vous savez qu'en raison d'un hasard géographique, si vous aviez été contaminé, cela aurait pu être vous...chacun peut comprendre ce sentiment.

WAN : Comment les journaux peuvent-ils à leur tour adopter cette approche pour contribuer à mieux sensibiliser et informer le public sur la maladie ?
Bono : Comme je l'ai dit, les bons journalistes savent rendre les statistiques vivantes et parlantes. A l'ère de la communication, j'ai un microphone et la presse un mégaphone... Il faut publier les histoires de ces personnes, non seulement les récits dramatiques, mais aussi les cas de succès, ceux dont on ne parle jamais. J'ai rencontré des gens d'Afrique du Sud en passant par l'Ethiopie, qui font des choses extraordinaires, et qui sont la preuve vivante qu'avec le soutien nécessaire le sida ne doit pas nécessairement devenir synonyme de condamnation à mort. L'idée que le sida est sans espoir fait partie du problème. Les médias doivent lutter contre la stigmatisation qui s'y rattache. Pourquoi les gens devraient-ils aller se faire tester quand tout ce qu'ils obtiennent, c'est d'être marqué par le sceau de la honte ? Le VIH est un virus, et non une porte ouverte à la critique, mais dans trop d'endroits, riches et pauvres, c'est ce qu'il est devenu.

WAN : Vous n'avez jamais eu peur de prendre position sur ce que certains considèrent comme des questions sensibles. Pouvez-vous décrire ce qui vous a poussé à vous dévouer à la cause de l'Afrique ?
Bono : Je suis d'abord allé en Afrique, en Ethiopie, pour travailler dans un centre alimentaire après la campagne Live Aid en 1985. Un été qui restera à jamais gravé en moi. Mais je ne considère pas l'Afrique comme une cause. Pour moi, tout cela est une affaire de justice. Le fait que 6300 personnes meurent chaque jour du sida en Afrique, une maladie pour laquelle il existe des traitements préventifs, par manque de médicaments que nous considérons comme acquis en Europe et en Amérique - est une affaire de justice, pas de charité. Le fait que nous rançonnions des enfants pour les dettes de leurs arrières-arrières grands parents ne relève pas de la charité, mais de la justice. Que nous ne laissions pas les plus pauvres d'entre les plus pauvres vendrent leurs produits dans nos pays, alors que nous inondons leurs marchés avec les nôtres ? Cela relève aussi de la justice. Et c'est le point de départ de l'action de DATA (Dette, Sida, Commerce, Afrique), l'organisation avec laquelle je travaille.

Il est incroyable de penser que nous sommes la première génération dans l'histoire qui peut réellement mettre fin à l'extrême pauvreté, une pauvreté qui fait qu'un enfant meurt parce qu'il a le ventre vide. Nous devrions considérer cela comme une opportunité incroyable, historique, mais c'est devenu au contraire comme un boulet que nous traînons avec nous. Nous justifions notre propre inaction par des excuses pitoyables, en disant qu'il est "difficile" d'agir. Soyons honnêtes. Nous avons la science, la technologie et la richesse. Ce qu'il nous manque, c'est la volonté, et ce n'est pas une raison que l'histoire acceptera.

Bono a accordé cette interview exclusive à l'Association Mondiale des Journaux à l'occasion de la Journée Mondiale de la Liberté de la Presse du 3 mai.

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