Sommes-nous les témoins de notre temps ? Le FIGRA était l’occasion pour les journalistes et les réalisateurs de télévision d’essayer de répondre à cette question. Le FIGRA a ses rencontres, son grand débat. Celui-ci était organisé par la Société Civile des Auteurs Multimédia (SCAM). Animé par Benoît Duquesnes, journaliste et présentateur de « Complément d’enquêtes » sur France 2, le débat révèle la réalité du monde audiovisuel d’aujourd’hui.Pour comprendre ce qu’est le témoignage, ses formes et son statut actuels, des professionnels de la question tentent de livrer des éléments de réponse: Jean-Michel Carré, Grand Prix du FIGRA 2005 avec « Koursk, un sous-marin en eaux troubles », Mylène Sauloy, réalisatrice, Rémi Lainé dont le dernier documentaire traite de l’affaire d’Outreau et Hervé Brusini, Directeur délégué à l’information sur France 3.
Qu’est-ce qu’un témoin ? Doit-il être honnête, neutre ou engagé ? À quoi sert-il ? Et surtout, pourquoi choisit-on d’être témoin ? De quel droit et à quel prix ? Les questions sont posées et les participants expliquent au public qu’ils travaillent, car le monde a besoin de savoir. « Je n’ai pas choisi de faire ce métier, je suis tombée dedans par hasard ! Le but pour moi est de rendre hommage aux gens qui se battent dans le monde et de prolonger un désir de partager des expériences d’existences. » déclare Mylène Sauloy, forte de ses nombreux voyages en Tchétchénie. « C’est aussi donner l’envie d’agir aux autres par une manière de voir le monde ». Rémi Lainé ajoutera qu’il faut connaître son voisin, savoir en quoi il est à la fois semblable et différent. On remarque aussi que ces professionnels ont tous une volonté de changer le monde. Les images sont pour eux la meilleure manière de toucher un public. Pour Jean-Michel Carré, le côté formidable du métier réside dans la rencontre avec les gens. Chose permise de plus en plus rarement, faute de temps et système économique aidant. Mylène Sauloy ajoute un argument à cette pensée ; après l’enlèvement de Florence Aubenas en Irak, plus aucun journaliste n’a pu se rendre sur place. On peut se demander par qui sont filmées les images que recoivent les agences de presse et ce qu’on veut nous faire voir. La situation là-bas serait-elle différente par une présence des journalistes et donc par une possibilité de témoignage ? Pour Hervé Brusini, « il y a des images qui ont changé le monde, parce que les gens étaient là, il y avait des témoins. »
Plaisir, rencontre et censure
« La chose la plus importante pour nous, c’est la rencontre avec l’humain. Une sorte de plaisir psychologique ; il n’y a rien de mieux que de se voir dans le visage des autres. Parler d’eux, c’est un peu parler de soi et l’essentiel du témoignage, c’est sa fonction d’école de l’humilité. » déclare Brusini. Mais l’engagement ne va-t-il pas contre le témoignage ? Difficile de répondre en théorie puisque tout dépend de la complexité des êtres et de la situation. Mylène Sauloy argumente : « Quand on fait un film, on est toujours engagé. On revient dix ou vingt fois sur le terrain et les victimes d’une guerre injuste deviennent des amis. On dépasse le stade professionnel ! Il faut toujours essayer de défendre des idées, d’aller au-delà de la guerre, de voir la manière d’agir des gens et donc, de retrouver l’humanité au milieu de l’horreur…et rendre hommage à ça ! » Notion supplémentaire chez Hervé Brusini: « Un témoin, par définition simple, rapporte ce qu’il a vu et entendu. Il faut donc comprendre l’idée de la responsabilité que cela implique, puisque un témoin est en fait une référence. D’ailleurs, on nomme ‘appartement témoin’ un appartement qui sert de modèle à une agence immobilière ! »
Mais la question est de savoir ce qu’on montre dans la volonté de refléter la réalité. Mylène Sauloy raconte qu’elle s’est souvent posé la question. « Jusqu’où vais-je ? Dois-je montrer des gens torturés ou écrasés ? Est-ce que je zoom sur la blessure…ou pas ? Parce qu’en fait, cela va-t-il aider à faire agir les gens ? » Pour la réalisatrice, les images doivent servir. « L’Homme estime trop souvent mériter le droit de savoir sans avoir le devoir d’agir ! »
Dans le public, une intervention : y a-t-il une différence entre engagement et militantisme ? Est-ce que cela modifie les choses qui sont au départ dans l’esprit d’un réalisateur ? Jean-Michel Carré explique qu’ « on a forcément un a priori, une pensée tout simplement. On doit, dès le départ, avoir le devoir et l’honnêteté de comprendre, au vrai sens du terme, un maximum. Ce que j’attends d’un documentaire pendant sa réalisation, c’est que l’idée du départ se casse…à ce moment là, ça devient intéressant ! Et pour comprendre, je ne le dirai jamais assez, il faut aller sur place et surtout prendre le temps... » Mylène Sauloy citera une phrase de Nicolas Bouvier, écrivain et voyageur suisse : « ‘On ne fait pas un voyage, c’est le voyage qui nous fait’. Pour moi, c’est pareil pour un documentaire, on peut changer d’idée en cours, en étant sur le terrain. On est de toute façon ce qu’on est soi-même dans la vie, on le reste en faisant un film. »
Argent et documentaire : un bon ménage ?
Mais une fois que le film est fait, tout n’est pas joué. Des questions se posent quant à l’économie du documentaire, et l’argent nécessaire à la réalisation de ce dernier. Il peut même y avoir une vraie inquiétude : l’argent influence-t-il le travail des réalisateurs ? D’une manière générale, les participants au débat s’accordent pour dire que le métier a ses difficultés. « En Irak, aujourd’hui, il m’a fallu partir seule, de mes propres moyens parce que personne ne donne son accord pour réaliser un documentaire là-bas. Pourtant, il faut se rendre compte de ce qu’il s’y passe ! On a beau démarcher auprès des chaînes de télévision, les portes sont fermées.» confie Mylène Sauloy. « Et une fois que le reportage a été fait, comme il n’y avait pas de pré-vente, on a du mal à le vendre !Une autre difficulté réside dans le fait qu’il n’est pas toujours possible d’attendre le budget. En raison de l’actualité, on doit parfois partir avant. » Rémi Lainé annonce qu’il faut se battre. « Des films sont parfois déprogrammés ‘pour des raisons techniques’. La chaîne fait machine arrière, c’est une forme de censure. »
En guise de conclusion, les participants formulent les regrets qu’ils pourraient nourrir par rapport au métier du documentaire. Rémi Lainé voudrait « qu’on puisse continuer ce métier formidable… mais dans des conditions acceptables.» Mylène Sauloy regrette « de ne pas ramener le film une fois monté aux gens filmés, leur montrer ce qu’on dit d’eux. » Jean-Michel Carré répète que « les chaînes devraient donner des moyens réels pour la réalisation d’un docu. » Hervé Brusini, quant à lui, est amer concernant l’image. « Je regrette la violence qu’on fait aux gens par l’image. Sa valeur a bien changé… » Tous s’accordent pour dire que leur métier est dur mais finalement formidable, qu’ils continueront à essayer de sensibiliser une société trop souvent dissuadée avant de faire quelque chose et que l’action doit être menée avec l’intelligence du respect.
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