Le Huitième mort de Tibhirine, aux
éditions Tatamis, revient sur la mort inexpliquée de Didier Contant,
journaliste qui enquêtait sur l’enlèvement et le meurtre
des sept moines algériens en 1996. Sa compagne, Rina Sherman, a retracé
jour après jour les événements qui ont mené Didier
Contant jusqu’à sa mort. Entre incompréhension et indignation,
Le Huitième mort de Tibhirine rappelle à tous combien
la liberté d’expression est fragile.
A l’origine de ce livre, une femme : Rina Sherman. Elle a choisi de parler et non de se taire comme tous ont fini par le faire. Pourtant un grand reporter Français est mort, le 15 février 2004, à quelques rues des prestigieuses rédactions parisiennes. Didier Contant, journaliste de renom, a fait une chute mortelle d’un immeuble parisien alors qu’il s’apprêtait à publier son enquête sur le meurtre des sept moines de Tibhirine, en Algérie. Sa longue investigation sur le terrain l’avait amené à une autre conclusion que celle de certains de ses confrères parisiens, notamment deux journalistes de Canal +, cités à plusieurs reprises dans le livre, Jean-Baptiste Rivoire et Paul Moreira. Conspué par ceux-ci, accusé à tort de travailler pour les services secrets français et algériens et sur de simples allégations, Didier Contant est évincé des rédactions pour lesquelles il pigeait depuis des années, ses confrères leur déconseillant de publier son enquête. Pour Rina Sherman, c’est la raison de son suicide. Déshonoré et à bout de nerfs, ce journaliste n’a plus supporté l’humiliation professionnelle qu’il subissait et a préféré se donner la mort.
Une enquête minutieuse
C’est
avec une précision d’orfèvre que Rina Sherman reconstitue,
étape par étape, le puzzle que constituent les derniers jours
de la vie de son compagnon. Chaque supposition, affirmation ou interrogation
de l’auteur est justifiée par une source, toujours citée
avec une extrême exactitude. Il s’agit pour elle de faire éclater
la vérité au grand jour et non de prendre sa revanche.
Rina Sherman veut découvrir la vérité et comprendre pourquoi
Didier Contant est mort. Le Huitième mort de Tibhirine, ce sont
deux ans d’enquête retracés minutieusement. Cinéaste
et anthropologue, Rina Sherman n’a eu d’autre choix que de s’improviser
journaliste et investigatrice : « J’étais seule dans
la contre-enquête que j’ai effectué pour élucider
les circonstances de la mort de Didier Contant, explique l’auteur.
Ce fut un immense choc pour moi de constater l’attitude de couardise
des journalistes (tout comme celle des avocats et de certains défenseurs
de droits de l’homme) face à ce décès. Oui, de façon
inconditionnelle, ce travail de contre-enquête aurait dû être
fait par des journalistes. Je suis cinéaste, chercheur en anthropologie
et écrivain. Il est facile d’imaginer, je crois, la difficulté
que j’ai éprouvée à effectuer ce travail. »
A mesure que les pages du livre se tournent, il est effectivement troublant de comprendre avec quelle facilité les journalistes ont déserté le terrain et laissé Rina Sherman seule devant cette incompréhension : « Lors des obsèques de Didier Contant, où le gratin du métier était réuni, de nombreux journalistes m’ont assuré qu’ils mèneraient une contre-enquête, qu’ils ne laisseraient pas passer cela. Le temps pour moi de retourner en Namibie pour plier bagage et, à mon retour, toutes les bouches étaient cousues. L’un craignait pour sa prochaine pige, l’autre protégeait son copain, un autre encore me disait qu’il était simple journaliste, il faisait son boulot, sans plus. »
« La mort de Didier Contant est liée à la manière
dont il pratiquait sa profession »
Pour Rina Sherman, « que la mort de Didier Contant soit officiellement
considérée comme un suicide ou pas, il y a suffisamment d’indices
prouvant qu’il était soumis à une grande angoisse psychologique
en raison des attaques dont il était l’objet. Sa mort est liée
aux opinions qu’il défendait et à la manière dont
il pratiquait sa profession. L’attitude de certains de ses confrères
semble confirmer qu’ils l’ont exclu parce qu’il avançait
une théorie dérangeante ».
Didier Contant affirmait que le meurtre des sept moines était bien le fait du GIA (Groupe Islamiste Armé). En face de lui, « des lobbies composés de journalistes, d’éditeurs, d’avocats et d’organisations de droits de l’homme », dont le fameux lobby du « Qui tue qui ? », soutenaient la thèse selon laquelle l’armée algérienne aurait joué un rôle majeur dans l’enlèvement des moines, avec comme seule et unique preuve le témoignage d’un sous-officier transfuge de l’armée algérienne, Abdelkader Tigha.
Dans une des lettres écrites peu avant sa mort pour informer ses amis et collègues de la gravité des accusations portées contre lui, Didier Contant écrit : « J’ai les preuves définitives et indiscutables que les moines ont été enlevés par un groupe du GIA : j’ai rencontré et interviewé un témoin enlevé la même nuit et racontant leur captivité en montagne dans une cache du GIA. (…) Ceci s’ajoute au témoignage du gardien du monastère. » Non content d’avoir toutes les preuves nécessaires pour soutenir sa thèse, Didier Contant s’est également renseigné sur le fameux témoin, Tigha, notamment en rencontrant sa femme. Dès lors, de multiples questions restent sans réponse satisfaisante : pourquoi une telle enquête a-t-elle été refusée ? Comment cette campagne calomnieuse à l’encontre du journaliste a-t-elle pu se substituer aux fruits de son travail ?
« Ce qui est arrivé à Didier Contant peut arriver
à n’importe quel autre journaliste »
A travers Le Huitième mort de Tibhirine, Rina Sherman a également
voulu mettre en garde sur le fait qu’« il n’existe pas
de juridiction de référence, ni d’Ordre ou de Conseil de
la presse. Sans organisme d’autorité, il ne peut y avoir de réponse
satisfaisant à l’exigence d’une éthique déontologique
». En parlant de la Commission de la carte d’identité des
journalistes professionnels, l’auteur déplore son incapacité
à prendre des mesures à l’encontre des journalistes : «
Il n’y a donc aucune règle professionnelle dont la violation
peut entraîner une sanction, voire une exclusion en cas de faute professionnelle
grave. » Après des mois d’enquête fastidieux,
après s’être heurtée au silence complice de certains
et aux nombreuses portes restées fermées, Rina Sherman a su démontrer
les incohérences du drame humain et professionnel qu’a pu vivre
Didier Contant. Scandalisée par la mort d’un journaliste professionnel
et méticuleux, elle rappelle à tous et avec force que «
Didier Contant faisait simplement un travail de journaliste. Il n’était
en rien militant pour une cause ou une autre. Ce qui est arrivé à
Didier peut arriver à n’importe quel autre journaliste, aujourd’hui,
demain ».
« Ce n’est pas fini »
A plusieurs reprises dans son livre Rina Sherman mentionne la réaction
de certains de ses interlocuteurs face à son inconditionnel besoin de
vérité : il faut tourner la page, passer à autre chose.
Impossible. « J’en suis à vivre avec cette tragédie
humaine. On n’en fait pas le deuil, on ne surmonte pas, on n’apprend
pas à vivre avec, on le vit de fait, en sursis, de jour en jour, 24/24h. ».
Rina Sherman continue de se battre pour comprendre et faire comprendre à
tous ce qui est arrivé à Didier Contant. L’auteur a pour
projet, entre autres, de faire traduire en anglais Le Huitième mort
de Tibhirine et de l’adapter au cinéma.
« Aujourd’hui, j’ai plus d’énergie et comme
un retour d’élan par moments, et j’en suis plus que contente
», affirme-t-elle comme pour dire à tous ceux qui voudraient voir
l’affaire étouffée : « Ce n’est pas fini ».
Marie Baudlot

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