J'ai derrière moi trois années de pige plutôt fructueuses (en tout cas je n'ai pas à me plaindre, j'ai toujours eu du boulot), et l'irrégularité reste mon quotidien. Pourtant, j'ai quatre employeurs réguliers, dont je connais désormais à peu près le rythme de commande. Je sais que tel hebdo me commande environ un reportage de 11 feuillets toutes les cinq ou six semaines, tel mensuel un dossier de 20 feuillets trois ou quatre fois par an, etc etc, et le temps qu'il me faut à peu près pour réaliser chaque boulot.
Evidemment, c'est beaucoup plus facile avec des employeurs réguliers que quand on travaille en "one shot" permanent (mais est-ce viable, de toute façon ?). Pour autant, il y a des périodes de gros embouteillage et d'autres de sous-activité. C'est parfois assez difficile à gérer (l'emploi du temps quand trop de commandes se bousculent en parallèle/la démotivation quand il n'y a plus rien d'impératif mais qu'il faut quand même relancer la machine), mais finalement, je me dis que c'est intrinsèque au métier (je vivais ça aussi en poste) -- même si c'est particulièrement criant à la pige. Parce qu'on peut s'organiser du mieux possible, il y aura toujours des impondérables : l'interview annulée, celle qu'on ne parvient pas à caler, le reportage qui se dégonfle sur place, le papier qu'on n'avait pas prévu et qu'il faut intercaler très vite dans son agenda (et qu'on a accepté même si on savait que ce serait super galère, pas vrai les pigistes ?), les consignes du rédac chef qui changent en cours de route, l'interlocuteur qui n'a finalement rien à dire, sans compter tous les trucs qu'on a un peu laissés traîner (appeler untel, relire tel paragraphe, constituer sa note de frais, envoyer les citations à relire...
) mais qu'il faut quand même bien faire un jour ou l'autre, et les phases de semi-repos dont on a besoin car le métier est quand même diablement exigeant ! Donc, je m'en sors en élaborant une belle planification au départ (tableau Excel pour les commandes, planning mensuel affiché au mur, agenda, "to-do" listes)... qui ne cesse de bouger jusqu'à l'atterrissage, en général poussiéreux mais néanmoins réussi.
Concrètement, j'essaie quand même de toujours mêler reportage ou enquête et rédaction dans une même semaine. Il n'y a rien de plus désespérant (pour moi) que d'enchaîner les journées assise devant mon clavier sans sortir, et rien de plus épuisant (pour moi) que les semaines entières à multiplier les reportages ou les coups de fil sur des sujets différents sans jamais prendre le temps de me poser un peu pour savoir où j'en suis. Parfois, je ne peux pas faire autrement... mais j'essaie d'éviter. Et la veille, dans tout ça ? A vrai dire, là aussi c'est plus facile quand on travaille toujours avec les mêmes titres (
a fortiori s'il s'agit de presse pro ou spécialisée) : c'est une veille permanente, en lisant d'autres revues, en restant à l'affût (au cours d'un reportage pour le mag 1, tel interlocuteur aborde un sujet qui peut se prêter à une actu ou une fiche pratique pour le mag 2, voire même intéresser en changeant l'angle les lecteurs du mag 3 -- ça ne fonctionne pas toujours mais ça arrive quand même !), en se ménageant un peu de temps pour flâner sur internet...
Enfin, je n'ai jamais réussi à évaluer la "rentabilité" de mon travail. Le
Guide de la pige évoque bien une méthode (basée sur un calcul de sa rentabilité horaire et de l'objectif qu'on s'assigne) mais je trouve que ça ne se prête pas tellement au métier tel que je l'exerce (je ne prétends donc pas que c'est universel), qui s'avère souvent chronophage. Même si la paye finale est élevée dans l'absolu, le travail que demande un long dossier pour un mag professionnel est si conséquent qu'on n'arrive pas à un taux horaire très intéressant (si on raisonne comme ça). Je ne fais donc pas ce calcul-là mais plutôt : j'arrive à en vivre, j'arrive à ajuster mon activités et mes horaires, tant que ça fonctionne, ça me va bien comme ça.