CISL En Ligne!
8 mars, Journée internationale de la Femme
Gros plan sur Guillermina Huaman Salazar (CUT-Pérou)
«Il faut promouvoir le pouvoir décisionnel des femmes de l'économie informelle dans les syndicats»
Bruxelles, le 7 mars 2005 (CISL En Ligne): Vendeuses ambulantes ou « femmes à tout faire »!Comment recruter, organiser et promouvoir les conditions de travail des travailleuses de l'économie informelle ? Guillermina Huaman Salazar, de la Centrale unitaire des travailleurs du Pérou (CUT), décrit l'expérience pionnière menée à Lima, qui a déjà permis l'organisation de 10.000 travailleuses. Une expérience qui s'inscrit dans la campagne internationale « les syndicats pour les femmes :les femmes pour les syndicats » menée par la CISL et son organisation régionale pour les Amériques, l'ORIT .
Guillermina Huaman Salazar est représentante des travailleuses de l'économie informelle au sein de la Centrale unitaire des travailleurs du Pérou (CUT) et secrétaire des actes et archives de la Fédération départementale des travailleurs ambulants de Lima et Callao (FEDEVAL).
Dans de nombreux pays en développement, l'économie informelle constitue l'une des principales sources d'emploi, en particulier pour les femmes. Quel pourcentage de la population féminine péruvienne se dédie aux activités de l'économie informelle ?
Dans la région métropolitaine de Lima, les femmes constituent plus de 75% de la main-d'oeuvre informelle, soit plus de 20000 travailleuses dont 10000 sont affiliées à notre fédération et à la Centrale unitaire des travailleurs (CUT). Ce chiffre doit être plus élevé si l'on examine la situation à l'échelon national mais les statistiques ne sont malheureusement pas à jour. Appartiennent à cette catégorie de travailleuses les vendeuses ambulantes, les employées de maison, les paysannes employées comme main-d'oeuvre bon marché et les travailleuses surnommées « mil oficios » ou « femmes à tout faire ».
La main-d'oeuvre féminine constitue un des piliers de l'économie informelle, qui représente la principale source d'emploi au Pérou à l'heure actuelle. La création insuffisante d'emplois formels par l'Etat oblige les citoyens sans travail à se tourner vers ce genre d'activités. Celles et ceux qui perdent leur emploi pour cause d'un licenciement n'ont d'autre recours que de créer une source de revenus propre afin de pouvoir subvenir à leurs besoins vitaux. C'est la seule issue possible.
• Combien gagne, par exemple, une vendeuse ambulante au Pérou et quelles sont les conditions d'emploi ?
Pendant les périodes de vente exceptionnelles comme la rentrée scolaire, les fêtes de fin d'année, la fête nationale ou la fête des mères, les vendeuses ambulantes peuvent gagner entre 20 et 30 sols par jour en moyenne (1 sol = 0,47 E ou 0,3 USD). Le reste de l'année, leurs recettes oscillent entre 10 et 15 sols par jour. La majeure partie des vendeuses ambulantes, qui travaille dans la rue, paie une taxe de 2 sols par jour pour l'espace occupé. Les autorités municipales prélèvent cette taxe pour l'exercice d'activités temporaires en dépit du fait que des ordonnances sont en vigueur régissant et contrôlant le commerce ambulant spécifiquement. Les vendeuses ambulantes connaissent des conditions très difficiles : le système des « charrettes » leur permet de travailler la journée et de dormir à même la charrette avec leurs enfants la nuit. D'autres vendeuses se déplacent à pied d'un endroit à un autre.
• Employées de maison, vendeuses ambulantes, paysannes sans terre,! La majorité des femmes actives au sein de l'économie informelle au Pérou travaille dans la rue ou à domicile, sans contrat ni fond de commerce et sans que leur activité ne soit régulée par l'Etat. Dans un contexte aussi volatil, comment avez-vous procédé pour les organiser au milieu de telle difficultés ?
Depuis 1996, la CUT a développé des actions ciblées sur l'économie informelle pour organiser et affilier les femmes prioritairement. Pendant très longtemps, les changements des structures directives issus des élections syndicales tenues tous les quatre ans ont fait que ces activités aient progressé au ralenti. Malgré certaines difficultés, les efforts d'affiliation ont été encadrés par des stratégies efficaces qui se sont traduites par un renforcement de ce processus au cours de 2003 et 2004.
D'une manière générale, ceci à contribué à l'intégration au sein de la CUT de cinq fédérations correspondant aux cinq secteurs représentatifs de l'économie informelle. Ainsi, l'année 2003 a vu l'affiliation de la FEDEVAL, qui représente le commerce ambulant, la Fédération départementale des micro-entrepreneurs (FEDAMPI), la Fédération des porteurs de marchandises (FETRAAMAP), l'Association des femmes paysannes de Huancabamba (AAMBHA) et la SINUTRADIS, qui représente les femmes invalides. Une formation de coordinatrices par districts a d'ores et déjà eu lieu dans la capitale, Lima. Ces coordinatrices sont prêtes pour les activités prévues pour cette année.
• Concrètement, quel(s) type(s) de projets avez-vous pu mettre en oeuvre en faveur des travailleuses de l'économie informelle ?
Dans le cadre des actions mises en oeuvre dans ce secteur, les femmes bénéficient du soutien du Secrétariat de la femme de la CUT. Mars 2004 a vu la mise à exécution de divers programmes de formation grâce à l'assistance technique de l'Association du développement communal (ADC) et avec le concours des commissions ouvrières espagnoles d'Andalousie. Ceci nous a permis d'organiser des activités d'éducation et de formation à l'intention des femmes, notamment le programme des « promotrices éducatives », qui visent à développer le pouvoir décisionnel des femmes dans l'exercice de leur activité professionnelle au sein de l'économie informelle. Dans le cadre d'un programme d'action prévu jusqu'en 2005, les centrales syndicales ont encouragé les travailleuses de l'économie informelle à partager entre elles les informations et les expériences personnelles, ainsi que les nouvelles expériences acquises. Une importance fondamentale est accordée à la dimension éducative d'activités multiplicatrices telles le recrutement et l'organisation.
Depuis le début de 2005, nous avons organisé les premières rencontres nationale et régionale des femmes de l'économie informelle avec le concours du Secrétariat des relations internationales et du Secrétariat de la femme de la CUT et grâce à l'assistance technique de l'Association du développement communal (ADC). Cet événement a été organisé sous les auspices de la CISLet de l'ORIT. C'est la première fois qu'une organisation internationale s'engage au soutien exclusif des femmes de l'économie informelle.
• Quelles sont les principales conclusions des deux récentes rencontres qui ont servi d'espaces de réflexion aux travailleuses de l'économie informelle ? Quelles sont leurs principales revendications ?
Nous, les femmes, voyons nos attentes ignorées par la société, nous sommes exploitées et privées de protection de nos droits sociaux, économiques et culturels. En résulte une précarisation de nos conditions de vie et une limitation de notre développement. Nous demandons à être reconnues par l'Etat, par la société péruvienne et par la communauté internationale. Nous demandons que la législation nationale et les ordonnances municipales soient conçues d'une façon qui normalise et intègre les activités socio-économiques de l'économie informelle dans notre pays.
Les seules lois qui existent dans ce domaine, qui se rapportent exclusivement aux employées de maison et aux porteuses de marchandises, ne sont pas respectées dans la pratique. Dans le domaine du commerce ambulant, il existe des lois que personne ne protège ou ne remet en question. C'est pourquoi nous réclamons notre participation aux forums de prise de décision de nos centrales syndicales ainsi que des autorités locales.
• D'un point de vue critique, que manque-t-il encore au processus? Quels seront les priorités du travail de la CUT au cours des prochains mois ?
Face aux atteintes constantes aux droits humains par les autorités, comme notamment les expulsions impromptues, les mauvais traitements physiques, le chantage ou les menaces de mort contre des travailleuses, nous demandons au gouvernement de créer un espace de dialogue avec le ministère du Travail. En 2005, la CUT prévoit d'intervenir auprès des autorités locales régionales pour la tenue de consultations tripartites entre les travailleurs, les communautés et les autorités locales. Ceci permettrait d'ébaucher des politiques de développement du commerce ambulant ayant les femmes pour cibles prioritaires.
Nous tenons à améliorer les conditions de vie et de travail des femmes de ce secteur moyennant l'approbation d'une législation qui les protège au même titre que dans le secteur formel de l'économie, tout en veillant à ce que le processus de formalisation soit adapté aux revenus de ces travailleuses émergentes. Outre les 10000 femmes déjà organisées dans la région métropolitaine de Lima, nous avons récemment invité entre 6000 et 7000 camarades travailleuses des cantines populaires à s'intégrer au mouvement. Il a également été envisagé d'établir des alliances stratégiques avec des entités nationales et internationales pouvant soutenir des programmes s'adressant à ces femmes.
• Avez-vous pu engager un dialogue avec le gouvernement pour remédier à ces abus ?
Il y a environ deux ou trois semaines, plus de 10000 travailleuses ont été délogées ici dans la capitale, sans aucune alternative au processus de formalisation. En réalité, les propriétaires immobiliers manipulent le gouvernement municipal pour soutirer plus de 100 dollars USD par mois aux travailleuses pour la location d'un local en sous-sol ou à l'étage et jusqu'à 500 dollars pour un rez-de-chaussée. La majorité des travailleuses ne peuvent pas se permettre de tels loyers avec leurs maigres revenus.
Etant donné que les autorités municipales ne tiennent pas compte des propositions que nous leur soumettons, la CUT a déposé plainte directement auprès du gouvernement. Sur quoi portent nos propositions ? Prenons l'exemple de ce collectif de travailleuses dans un district de Lima. Elles ne sont pas en mesure de payer un loyer car elles ne fabriquent pas la marchandise elles-mêmes ; elles préféreraient investir dans l'achat d'un local. Cela nous semble être une proposition viable, même si elle porte sur le long terme. Je me souviens d'une camarade qui m'a dit : « Quitte à ne plus manger, je préfère avoir mon propre local. Nous n'allons pas passer notre vie à travailler pour payer un loyer. » De tels problèmes sont présents dans la capitale et dans toutes les provinces du pays sans que personne ne les prenne au sérieux. Heureusement, la CUT a adhéré à la cause des commerçants ambulants en présentant une proposition aux gouvernements locaux qui vise à protéger les droits des vendeuses ambulantes.
• Comment cette expérience est-elle perçue au sein des courants plus traditionnels du mouvement syndical péruvien ?
Cette expérience n'a pas manqué de surprendre les camarades au sein du mouvement syndical, d'autant plus que les membres ignoraient la réalité des travailleuses de l'économie informelle. Nous nous efforçons de les inviter toutes et tous à nous accompagner pour leur permettre de se faire une idée plus claire de notre réalité. C'est notamment pour cette raison qu'ils m'ont permis de m'adresser directement au président de la CUT pour lui faire part de nos griefs.
• A l'échelon mondial, la CISL a décidé du lancement d'une campagne ciblée sur les secteurs les moins protégés tels que les zones franches, l'économie informelle et la main-d'oeuvre migrante. Comment les travailleuses péruviennes perçoivent-elles ces initiatives internationales de soutien et d'éducation ?
Au nom des camarades travailleuses de l'économie informelle que je représente, je tiens à féliciter et à remercier la CISL pour le travail sans précédent qu'elle mène en faveur des femmes de ce secteur au Pérou. Pour la première fois, nous nous sentons réellement soutenues lorsque nous voyons que cette organisation internationale a porté son attention sur ce secteur, qui est un secteur avant tout féminin, et où la majorité des femmes jouent le rôle à la fois de père et mère de famille. Je pense qu'une telle campagne à portée mondiale peut constituer une voie vers une solution à nos problèmes, tant sur le plan législatif, social qu'éducatif, au Pérou mais aussi dans tous les autres pays concernés par le travail informel.
• Quelles sont vos attentes par rapport à cette campagne mondiale lancée par la CISL?
En premier lieu, intégrer les principes contenus dans les résolutions émanant du Congrès mondial de la CISL aux prises de décision politiques, conformément au programme stratégique de la CUT-Pérou. En second lieu, oeuvrer pour le respect des droits des travailleuses dans tous les pays où ces droits sont bafoués, et ce, par une prise en compte des activités de l'économie informelle. En troisième lieu, promouvoir le pouvoir décisionnel des travailleuses de l'économie informelle au sein des organisations les représentant, ainsi que leur participation aux forums de discussion au sein des centrales unitaires. Et enfin, donner la possibilité aux femmes de se former au travers d'activités éducatives, en l'espace d'un an ou deux par exemple, afin qu'elles puissent, à leur tour, transmettre leurs connaissances et expériences propres à d'autres femmes et réaliser leurs propres projets.
• Votre programme péruvien d'organisation des travailleuses du secteur informel pourrait constituer une source d'inspiration pour d'autres organisations syndicales ailleurs dans le monde, en particulier dans les pays en développement. Quelles recommandations feriez-vous aux autres affiliées de la CISL qui souhaiteraient suivre votre exemple ?
Conscientiser les femmes au renforcement des organisations des droits de la femme par le biais d'une formation adéquate. Pour défendre leurs droits sociaux et professionnels, les travailleuses doivent disposer de structures syndicales propres. Nous, les travailleuses de l'économie informelle, devons élargir nos connaissances, non seulement politiques ou sociales, mais aussi technologiques. Pour ce faire, nous devrons être capables de répondre à certaines questions essentielles : Comment les femmes peuvent-elles devenir plus productives dans le court terme ? Comment ouvrir de nouveaux marchés pour la commercialisation des produits ? Il reste énormément à faire, certes, mais l'essentiel est que les femmes se constituent, s'organisent et se renforcent pour impulser ce processus de changement.
Propos recueillis par Laurent Duvillier
Voir aussi les précédentes interviews parues à l'occasion de ce 8 mars, Journée internationale de la Femme:
Gros plan sur Hakeima Ahmad Al-Rukhmiu (Yémen- GFWTUY):
http://www.icftu.org/displaydocument.asp?Index=991221348&Language=FR
Gros plan sur Souad Charit, UGTA (Algérie) :
http://www.icftu.org/displaydocument.asp?Index=991221350&Language=FR
Gros plan sur Fatmeh Habahbeh (Jordanie : GFJTU):
http://www.icftu.org/displaydocument.asp?Index=991221355&Language=FR
La CISL représente 145 millions de travailleurs dans 233 organisations affiliées dans 154 pays et territoires. La CISL est également partenaire des Global Unions : http://www.global-unions.org
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