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Publié : 18 déc. 2007, 13:34
par massalia
Norbert, ton récit m'a beaucoup touchée, et je regrette le concours de circonstances qui t'a fait croiser ce type de personnalité dans un moment d'extrême fragilité.
Je pense que tu es quelqu'un de talentueux et j'espère, je suis sûre que tu vas réussir à surmonter ce traumatisme pour vivre de ta plume.
De tout coeur avec toi. Moi aussi j'aimerais éradiquer tous les connards, les pervers, et même parfois les simples crétins de la Terre, mais sachant que ce n'est pas possible, je tente déjà de ne pas leur donner le plaisir de gâcher ma vie.

Publié : 20 déc. 2007, 02:00
par Riwoal
Je vois bien ce que vous voulez dire lorsque vous parlez de « connards ». C’est un terme qu’on peut employer dans un mouvement d’humeur, pour qualifier un chauffard qui effectue un dépassement dangereux, ou un voisin qui fait du bruit à pas d’heure alors qu’on lui a dit plusieurs fois que les enfants dorment, ou encore un collègue caractériel.

Je parviens même à comprendre leurs comportements : un stress ponctuel pour celui qui m’a doublé dangereusement (il était en retard à un rendez vous important) ; de l’immaturité pour mon voisin (un adolescent qui écoute toujours sa musique à fond) ; un tempérament méditerranéen pour ce collègue de boulot dont le seuil d’excitabilité est bien trop bas à mon goût.

Je croise moi aussi, tous les jours, des personnes indélicates, maladroites, agressives, colériques, mal lunées, hypocrites, méprisantes, désagréables.

Mais aucune ne parviendrait à me donner l’impression d’avoir une révélation en lisant les livres de Robert Hare. C’est la différence entre le « connard » anodin du quotidien, celui qu’on oublie peu de temps après qu’il soit sorti de votre champ de vision, et cet individu qui vous hantera des années après que l’aurez fui.

Je suis un peu dépité de constater que je ne suis pas parvenu à le faire sentir avec suffisamment de clarté dans mon récit.

Cet été, j’ai regardé Vol au dessus d’un nid de coucou. Je l’avais déjà vu quand j’étais adolescent, j’avais adoré. Je savais que ma perspective serait complètement différente à présent. Entretemps, j’ai été malade, j’ai passé quelques semaines dans divers services psychiatriques. Je me disais que j’allais pouvoir comparer avec mon expérience.

Miss Ratchet donne l’apparence d’une parfaite professionnelle. Elle est stricte, elle respecte les horaires, elle arbore le plus souvent un sourire de madone. Ses gestes sont mesurés, le ton de sa voix aussi. Son autorité sur son personnel est totale. Elle a l’art de présenter les choses avec douceur. Tout ce qu’elle fait, elle le fait, soi-disant, dans l’intérêt des patients. Ou pour le bon fonctionnement du service.

Lors d’un entretien avec la direction de l’établissement, le nouveau malade, Jack, fait savoir qu’il ne la sent pas. Il ne la trouve pas très « honnête ». Mais c’est une intuition un peu vague. On lui répond que Miss Ratchet « est pourtant (leur) meilleur élément. » Il faudra la totalité du film pour que nous comprenions à quel point Jack avait vu juste.

Au fur et à mesure que l’histoire se déroule, on découvre un personnage despotique et pervers. Elle utilise les règlements pour brimer ses patients, pour les étouffer, pour les humilier. Elle les dévalorise, elle les traite en débiles. S’il le faut, elle a recours à des menaces (prononcées avec douceur, bien sûr). Par exemple, alors que Jack rechigne à prendre son traitement, elle lui dit que ce n’est pas un problème, elle va appeler les infirmiers. Puisque ça ne veut pas rentrer par la bouche, elle connaît un autre orifice...

En réalité –et les spectateurs s’en rendent bien compte- son unique préoccupation, c’est le pouvoir. Miss Ratchet est une « control freak » comme disent les anglais. Elle veut contrôler les gens. Elle veut s’assurer en permanence de sa maîtrise sur leur destin. Elle n’a pas d’empathie et se contrefiche de la vie de ses « protégés ». On comprend d’ailleurs progressivement que les « malades » ne sont pas réellement malades. C’est elle qui les perçoit comme « malades ». Les séances de psychothérapie ont pour objectif de les en convaincre. Il suffit que Jack parvienne à desserrer le carcan de sa vigilance pour que la vie reprenne, par exemple lors de l’évasion collective et de l’escapade en bateau.

Miss Ratchet se sert de son sens psychologique pour asseoir son autorité ; il y a une scène glaçante où on la voit manipuler sa hiérarchie avec un discours flatteur : si nous laissons repartir Jack, cela donnera l’impression que nous ne faisons pas face aux difficultés, dit-elle. En réalité, elle sait que Jack est bientôt libérable. Elle convertit ainsi de facto ce reliquat de peine de prison en séjour psychiatrique indéfini, qui dépend en grande partie de son bon vouloir.

La trahison, c’est le serpent qui marche sur deux jambes.

Jack, lui aussi, est un fin psychologue. Il a compris rapidement qu’il avait affaire à une perverse. Il comprend rapidement que ses camarades n’ont pas nécessairement besoin de cette hospitalisation et que –dans tous les cas- leur infirmière en chef n’est pas disposée à laisser partir ses jouets.

Le final est dramatique. Le jeune Billy se suicide à cause de la pression psychologique que lui met Miss Ratchet. Jack est lobotomisé et transformé en légume parce qu’il a pété les plombs en découvrant la mort de Billy.

Peux être diras-tu, Havas, que Miss Ratchet fait partie de ces employés qui sont à la fois très pros mais « cons ». Peut-être diras tu que sa « connerie » -ou son insensibilité- est une condition de son professionnalisme. Moi je pense que Miss Ratchet est incompétente. Je pense qu'elle est la principale responsable de ce désastre. Je pense qu’elle incarne l’échec de l’institution psychiatrique. Je crois fermement que l’empathie fait partie des qualités professionnelles dans la plupart des métiers. Miss Ratchet manque abominablement d’humanité. Elle est foncièrement mauvaise. Elle est perverse. Elle a totalement perdu de vue sa mission qui était de soigner et permettre à ses patients de gagner en autonomie. Elle se sert d’eux pour flatter son sentiment de toute puissance. A mon sens, Miss Ratchet n’est pas professionnelle et « conne ». Elle est perverse et on devrait lui interdire son métier. On pourrait mettre Jack à sa place, ou bien l’indien, ou bien Billy. Ils n’ont pas de diplôme, c’est vrai, mais au moins ils ont de l’empathie. Ils ne pousseront pas les autres au suicide. L’institution psychiatrique échoue lamentablement parce qu’elle n’est pas capable de détecter ce trouble du comportement dévastateur chez une de ses membres.

Du point de vue de ses supérieurs, Miss Ratchet reste vraisemblablement, même après le drame, cet excellent élément qu’elle a toujours été. Elle conserve sa place, et son pouvoir de nuisance. Sur le plan juridique, on ne peut pas lui reprocher grand-chose. Elle pourra toujours se prévaloir de son « professionnalisme ». Elle n’a pas commis de faute flagrante. Elle s’est « juste » contentée d’être perverse, du début à la fin.

Cette histoire m’a moins fait songer à l’hôpital Sainte Anne qu’à l’ESJ Lille.

Mon directeur des études n’était pas là pour m’éduquer ou me tirer vers le haut. Il avait besoin de me rabaisser pour flatter son sens grandiose. Il faisait le contraire de ce pour quoi on le payait en employant le même arsenal que Miss Ratchet : brimades, menaces voilées, dévalorisation, humiliation, détournement des règlements, invocation de l’intérêt supérieur ou de « mon bien », manipulation de la hiérarchie, rappel inopportun de mes antécédents psychiatriques etc.

L’histoire que raconte Milos Forman est composée de mille détails anodins et « insignifiants ». Pourtant, le tableau qui en résulte, avec un peu de distance, est saisissant, hideux, révoltant.

En nous racontant la vie d’un service dirigé par ce personnage qui n’a rien de spectaculaire ou de monstrueux en apparence, le cinéaste dresse un réquisitoire féroce contre l’institution psychiatrique.

Contrairement à vous, je ne pense pas que la perversité soit une fatalité. Je crois qu’il faut enseigner aux gens à détecter les personnes porteuses de ce trouble, afin de limiter l’ampleur des dégâts psychologiques qu’ils peuvent causer. Il faut apprendre à les distinguer des simples "connards".

Ce n’est pas aux victimes des pervers de souffrir en silence. C’est aux entreprises, aux organisations, aux écoles, de repérer ceux qui, dans leurs personnels, exhibent ces comportements.

A Havas :

J’ai rencontré des centaines de personnes pendant et après ma maladie. La majorité d’entre eux ne connaissaient pas grand-chose à la dépression. Quasiment tout le monde a su trouver les mots, les attitudes qui convenaient. Seuls quelques-uns m’ont paru maladroits ; mais bien intentionnés malgré tout.

Une seule personne, en définitive, s’est montrée systématiquement blessante, en y mettant une précision chirurgicale. Je ne l’ai pas trouvé maladroit. Un maladroit ne parvient pas à répéter ses maladresses parce qu'il subit son défaut de maitrise. Ce n’était pas un défaut de maitrise ou de compréhension. C’était un défaut d’intention.

Et les défauts d’intention, c’est vrai, ça m’énerve un peu.

Si j’avais été d‘un tempérament sanguin, j’aurais pu lui mettre mon poing sur la figure. Certains réagissent comme ça. Cela aurait duré deux secondes. Personne n’aurait rien compris, et surtout pas moi. On aurait dit que j’avais pété les plombs. Je ne suis pas sûr que ça m’aurait défoulé.

Le coup de poing sur le nez n’a jamais fait partie de ma gamme comportementale.

Par contre, je peux très bien écrire 500 000 signes pour expliciter les raisons d’un agacement prononcé. Je ne sais pas si c’est un comportement adapté et raisonnable.

Par contre je peux très bien me lancer dans des études de psychologie pour mieux comprendre les raisons de cet agacement prononcé. Je ne sais pas si c'est un comportement adapté et raisonnable.

Un élève qui sort d'une école de journalisme avec la conviction que les travaux de Robert Hare sont d'une importance capitale, c'est un échec scolaire. J'en conviens. Je voulais que l'ESJ puisse réfléchir avec moi aux raisons de cet échec.

Mon objectif est simple : peaufiner le sens psychologique de ceux qui me liront. Leur apprendre à faire la distinction entre les connards anodins qui peuplent nos quotidiens, et les serpents qui marchent sur deux jambes.

Publié : 31 déc. 2007, 15:53
par havas
:roll:
Vois tu Norbert tu développes en +/- 8000 signes ta réflexion autour d'une phrase anodine ( bien que passe-partout et bourré d'idée reçue j'en conviens ) que j'écris sur un forum tout simplement dans l'intention que tu viennent nous parler un jour d'autre choses que d'évènements qui se sont déroulés il y a cinq ans. La vie a besoin de changements, de bouleversements, d'épreuves et de douleurs pour révéler sa vraie saveur.
Alors c'est vrai qu'un mec qui vient et qui détermine toute sa vie autour d'un évènement certes pénible mais révolu et qui insiste là-dessus jusqu'à avoir atteint la quadrature du cercle mérite qu'on lui donne un conseil de bon sens, quand bien même dénué de psychologie ( encore que..)
Je suis un peu dépité de constater que je ne suis pas parvenu à le faire sentir avec suffisamment de clarté dans mon récit.
Mais si tu l'as parfaitement rendu... peut-être même trop bien pour être vraiment honnête...
D'une certaine façon tes citations de Robert Hare et la parfaite adéquation que tu trouves entre ses écrits et Mr Maitrot ton tourmenteur patenté et personnel entièrement dévoué à réussir tes échecs, et bien ca ne convainc personne d'autre que toi.

Bonne année 2008, Norbert.
Qu'elle te soit profitable et te permette de passer à autre chose.

Publié : 17 janv. 2008, 21:00
par Riwoal
Pour avoir un peu de profondeur, il faut accepter de « tourner en rond ». Il faut accepter de creuser des expériences qui paraitront anodines ou inessentielles à des esprits superficiels.

Si Darwin n’avait pas été « intrigué » par les différences dans la morphologie des becs des pinsons des Galapagos, s’il n’avait pas eu ces observations dans un coin de son esprit des années durant, des décennies même, il n’aurait probablement jamais abouti à sa théorie de la sélection naturelle.

Je comprends que pour certaines personnes qui n’ont pas l’habitude de mener une activité intellectuelle intense, poussée, approfondie, ce type de comportement puisse paraître –vu de l’extérieur- un peu excentrique, carrément malsain, ou même moralement condamnable (au point qu’une âme charitable veuille donner à l’intéressé des conseils pour mieux adapter le fonctionnement de son cerveau).

Pourtant, ce n’est rien d’autre que de la réflexion, et cela ne doit surtout pas effrayer.

Pour comprendre ses pinsons, Darwin a lu des ouvrages d’ornithologie, de géologie, d’histoire naturelle, de systématique, de géographie, de démographie, etc.

Pour comprendre mon passage à l’ESJ, j’ai lu des livres de sociologie (sur les dérives sectaires) et de psychologie. Les travaux de Hare m’ont amené à me plonger dans des biographies d’hommes d’état et d’hommes d’affaires qui, à priori, ne m’auraient jamais intéressé, parce que je soupçonnais qu’ils étaient porteurs de ce profil psychologique. Je me suis replongé dans des livres d’histoire, tout en lisant des articles de neurosciences sur l’empathie, sur le traitement des émotions, sur le sens moral, sur l’agressivité. Je suis l’actualité de manière plus sélective, en me focalisant sur les dossiers qui impliquent des individus à tendances psychopathiques : Outreau, Arche de Zoé, etc… J’ai même coécrit un livre sur un tueur en série psychopathe. Tout ça parce que je ressassais mon expérience à l’ESJ.

Cela me désole, à chaque fois, de constater que l’on est incapable de prévoir ces sorties de route.

Le bec du pinson n’est un sujet étriqué que pour l’esprit étriqué. Pour un esprit plus large et cultivé, la morphologie de cet organe est une formidable aventure philosophique.

Tu n’as qu’à considérer que l’ESJ est ma formidable aventure philosophique.

Je constate que tu as posté 2120 commentaires sur categorynet. Je me suis demandé s’il t’était déjà venu à l’esprit d’explorer de nouveaux horizons. Il y a un forum consacré à la génétique bovine, sur lequel je me rends parfois, et que je trouve passionnant. Je suis sûr que si tu faisais l’effort de te plonger dans cet univers exotique, tu serais tellement scotché par l’intérêt des débats que tu atteindrais vite les 3000 commentaires. Tu pourrais aussi, j’en suis convaincu, dénicher d’excellents espaces de discussion sur l’ornithologie.

Ce ne sont pas des conseils à visée moralisante, à ta manière. Tu fais ce que tu veux avec ton esprit. Ce sont de simples suggestions, comme on conseille à un ami telle lecture ou tel film, parce qu’on se dit que cela lui plaira peut-être.

Bonne année

Publié : 17 janv. 2008, 23:07
par havas
Norbert, je n'ai rien contre toi. Je ne te connais pas, peut être nous croiserons demain et aurons une discussion sympathique autant que fortuite, sur par exemple, l'évolution et la grande question du cou de la girafe ( et oui ma réflexion dépasse le stade de savior qui va gagner la Star Ac cette année ), et peut être lors lors de cette discussion, où je pense tu me citerais ton expérience à l'ESJ, je te parlerai du concept de "résilience", cette capacité formidablement humaine qui nous permet de ne pas être uniquement les produits de nos environnements ni les conséquences directes de nos expériences mais bien plus que cela, une possibilité quasi infinie et dont les limites sont dépassées un peu plus chaque jour...
Peut-être.
Ou bien nous parlerions de notre intérêt commun pour le journalisme, ses étiquettes et ses limites à franchir, et nous pourrions aussi bien parler d'ornithologie ou de comportements névrotiques...
Nous finirions immanquablement par arriver à ta théorie des psychopates sociaux, j'abonderai en ton sens, te donnant matière à alimenter ta réflexion, puis nous aurions un désaccord profond sur la finalité de LA grande question : que faut il faire d'eux ??
Les traquer, les placer d'office en traitement psy intensifs au moindre signe de psychopathie potentielle ? Les parquer sur une île déserte pour les empêcher de nuir et étudier leur comportement en groupe pour dépister les caractéristiques du groupe ? Les déceler à la naissance, peut être même avant la naissance, et prendre les mesures qui s'imposent ?

Si aujourd'hui ta démarche et effectivement de déceler ce comportement chez les gens atteints du "syndrome" et les empêcher de développer le "mal" en les aidant, j'applaudis de mes deux mains équipées de formidables pouces opposables...
Si tu es dans une démarche qui consiste à avertir la population du "danger" que représentent ces gens, tu perds ton temps.

Et j'arrête de perdre le mien, il est tard, et je ne sais pas de quoi demain sera fait. :wink: